La dénatalité en Europe est-elle une fatalité?

Publié le par brochier

Les statistiques sont éloquentes: les Européens ne font plus d'enfants. Jusqu'à en devenir préoccupant dans des pays comme l'Allemagne ou l'Italie. Une tendance irrémédiable?

 

MARIE-THÉRÈSE CAMAN

 

Sociologue, Institut des sciences humaines et sociales (ULg)

 

La dénatalité en Europe n'est pas une fatalité, mais un processus qui est en cours depuis bien longtemps. En effet, dés le début du XXe siècle, les taux de natalité ont diminué. Ils ont un peu repris, à certains moments, notamment après la Seconde Guerre mondiale, produisant le phénomène du baby-boom, cela pendant une vingtaine d'années et puis le mouvement de baisse a repris de manière inexorable.

 

Je pense qu'il y a un faisceau d'éléments et d'évolutions qui peuvent expliquer cela: la diffusion des méthodes contraceptives qui permet aux couples de maîtriser leur fécondité, le fait d'intégrer dans le projet familial d'autres objectifs comme la qualité de vie... Qualité de vie qui est remise en questions si le nombre d'enfants est important (et les revenus limités). Autres facteurs: l'amélioration de la condition des femmes et leur part plus importante dans le monde du travail et dans le domaine de l'instruction, le fait que les couples postposent le mariage ou l'entrée en union et la décision d'avoir un premier enfant. On peut aussi évoquer le phénomène de désacralisation et de baisse de la pratique religieuse. Un autre élément tient aussi au fait que dans les siècles précédents, la mortalité infantile était très importante. Beaucoup d'enfants naissaient, mais beaucoup d'enfants mouraient.

 

De façon générale enfin, on peut estimer que nous sommes passés d'une société où la fécondité dépendait en quelque sorte de la pression et du contrôle social à une société où le choix individuel prime. Poser donc la question de la fatalité de la dénatalité n'est pas opportun.

 

Dans les différents domaines que je viens de brosser très rapidement, peut-on imaginer une marche arrière? Je ne le pense pas vraiment. Par contre, il est sans doute possible de préserver le modèle de la famille réduite à deux ou trois enfants en offrant aux parents des solutions leur permettant (à tous deux!) d'articuler de façon harmonieuse leur vie privée et leur vie professionnelle.

 

 

HERVÉ LE BRAS

 

Directeur du laboratoire de démographie historique (EHESS, Paris)

 

Malgré sa proximité avec la statistique et les probabilités, la démographie n'envisage pas le futur sous l'angle des risques et des probabilités mais sous celui des catastrophes. (...) William Petty le fondateur a écrit un essai sur la date de l'Apocalypse et les deux derniers chapitres de l'Essai de Malthus portent sur la fin des temps. Plus proche, les peurs démographiques ont constitué une forme dominante du discours démographique: explosion démographique au Sud, implosion au Nord, invasions d'immigrants, vieillissement des populations.

 

La rhétorique est immuable: on pousse les conséquences de l'évolution actuelle à fond et très loin pour peindre la catastrophe en germe, puis on discute les moyens d'y parer. Tout récemment encore, la division de Population des Nations unies en a donné un exemple avec son étude sur les migrations nécessaires et avec sa projection jusqu'en 2300. Dans le premier cas, pour maintenir constant (à 3) le nombre d'actifs pour un âgé, 150000 nouveaux immigrants seraient nécessaires chaque année en Belgique, dans l'autre, en 2300, la population de la France métropolitaine descendrait à 21 millions tandis que celle des Dom-Tom monterait à 234 millions (on s'est aperçu, depuis, que ce chiffre énorme venait d'ailleurs d'une erreur de calcul: voir «Libération» des 7 et 11 janvier).

 

Mesurons les craintes actuelles en tenant compte de ce penchant rhétorique:

 

- La fécondité baisse rapidement dans presque tous les pays. Le monde pourrait bientôt passer sous la barre des 2,1 enfants du taux de remplacement des générations. Mais le monde n'est-il pas déjà suffisamment peuplé?

 

- La mortalité diminue rapidement partout (sauf en CEI et en Afrique subsaharienne). Le vieillissement qui en résulte est-il à craindre? Non du point de vue de la santé, car l'espérance de vie sans incapacité évolue au même rythme. Mais l'équité entre générations doit être repensée.

 

- La fin des migrations internationales. L'expression semble un défi, mais elle est inscrite dans la longue durée. Un exemple: de 1895 à 1905, en moyenne, chaque année, 1,5pc de la population italienne quittait son pays et l'immigration représentait 2pc de la population américaine. Les départs de grands pays d'immigration aujourd'hui se situent dans la zone des 0,1 à 0,5pc et les soldes américains sont autour de 0,5pc. A titre de comparaison, si chaque année, 1,5pc des populations chinoises et indiennes quittaient leur pays, cela représenterait 40 millions d'émigrants. Le monde a changé et il serait souhaitable que la rhétorique démographique fasse de même.

 

 

Jeanne FAGNANI,

 

directrice de recherche au CNRS, Laboratoire MATISSE, Université de Paris-1

 

Au sein de l'Union européenne, on observe depuis les années 80 que les pays où la participation des mères au marché du travail est la plus importante sont également ceux où la fécondité est aussi la plus élevée. Ce qui va à l'encontre des idées reçues. Inversement les pays où la fécondité est la plus en basse - Espagne, Italie, Allemagne - sont des pays où le taux d'emploi des femmes qui ont des enfants est relativement faible, comparativement par exemple aux pays scandinaves et à la France.

 

Jusqu'aux années 60, on pensait qu'en encourageant le modèle de «la mère au foyer», on favoriserait la natalité et que le taux de fécondité se maintiendrait au niveau de celui de la période du baby-boom. Mais on a maintenant complètement changé de contexte et dans tous les pays européens, les femmes sont de plus en plus instruites, et veulent ou doivent être présentes sur le marché du travail.

 

Quand elles ne peuvent pas concilier travail et famille et qu'elles ne disposent pas d'aides de la collectivité sous forme d'équipements d'accueil de la petite enfance et de congés de maternité ou parentaux, elles limitent le nombre d'enfants ou renoncent même à la maternité.

 

Prenons le cas de l'Allemagne, où 30pc des femmes qui atteignent la fin de leur période féconde n'ont pas eu d'enfant. Ce pourcentage n'est que de 10pc en France. C'est tout à fait révélateur. En France, en effet, il n'est plus nécessaire, pour être perçue comme une «bonne mère», de consacrer tout son temps à sa progéniture et il est socialement légitime de faire garder son enfant par une personne rémunérée ou de le confier à une structure collective. En Allemagne de l'Ouest, par contre, la majorité des couples sont encore réticents à l'égard d'une socialisation précoce du jeune enfant (du moins avant l'âge de trois ans). Et la norme selon laquelle celui-ci a avant tout besoin de la présence de sa mère reste très prégnante.

 

Mais, pour conclure, non, la dénatalité n'est pas une fatalité: si les pouvoirs publics et les responsables des politiques sociales et familiales veulent véritablement faire face à ce problème, enrayer le déclin de la fécondité, il faut que la société dans son ensemble et les pères s'impliquent dans l'éducation des jeunes enfants. On ne retrouvera évidemment jamais le niveau de fécondité observé à la fin du XXe siècle, mais on peut atteindre des niveaux de fécondité relativement élevés, comme en France et dans les pays scandinaves si la collectivité accepte de mettre en place des dispositifs (en particulier des équipements d'accueil de la petite enfance) en faveur des parents qui occupent un emploi pour leur permettre de faire face à leurs obligations familiales sans devoir renoncer à avoir un enfant.

 

Et l'octroi de prestations financières n'est pas suffisant: l'Allemagne est un pays où les prestations sont très généreuses et où pourtant la fécondité est très faible. Ce qui est déterminant, ce sont les équipements collectifs, les assistantes maternelles agréées, des congés de maternité bien rémunérés, la garantie de retrouver son travail après un congé de maternité ou un congé parental.

 

 

Veronika JANICKI,

 

psychothérapeute ethnoclinicienne

 

On peut voir la question de la dénatalité autrement, et reprendre depuis le début: comment fait-on des enfants?

 

Bien sûr la dénatalité est un phénomène très concret, les statistiques le prouvent assez. Mais ce que j'observe dans mon cabinet, lors de réunions, montre que l'on assiste pourtant à un revival du désir d'enfant. Ces enfants ne sont peut-être pas encore là, mais la tendance est perceptible.

 

En tant qu'ethnoclinicienne, je m'intéresse à la fabrication des êtres, et à tout ce qui peut les lier depuis la filiation. Dans ce cadre, on pose qu'en Occident, un enfant se fait à deux. Des exceptions existent, comme dans le cas de la procréation médicalement assistée. Mais, en général, il paraît naturel qu'un enfant se conçoive à deux. Pourtant, pratiquement partout ailleurs, on pense qu'on fait un enfant à plusieurs, notamment avec les parents disparus. Notre société occidentale évacue volontiers la mort. On ne se rend plus au cimetière qu'une fois l'an, par exemple. Cette attitude est pourtant minoritaire dans le monde. Ailleurs, les enfants sont ainsi liés à des pensées, à des notions de transmissions culturelles. On demande des conseils aux morts, ils sont intégrés à la vie quotidienne. Il ne s'agit pas seulement de croyances, c'est plus que cela: c'est une façon d'être, une pensée très active qui fabrique les êtres.

 

Alors, quand il y a un lien fort avec la communauté, on fait des enfants. Par contre, quand le lien s'est délié, par exemple dans le cas des populations immigrées, on observe aussi une dénatalité. Elle n'est peut-être pas aussi importante que dans les populations autochtones, mais le fait est là: on ne fait plus les enfants de la même manière, parce qu'on ne sait plus comment ils vont être liés. Paradoxalement, chez les populations occidentales autochtones, semble naître un nouveau désir d'enfant vu un peu comme une valeur refuge. C'est une évidence que de dire que l'on vit dans une société anomique, qui a perdu ses fondements, ses logiques... où l'on est très loin de ce qui crée de la filiation.

 

Alors les gens réinvestissent l'enfant qui va permettre de réenraciner un héritage de valeurs, d'éthique... On ne fait plus seulement des enfants pour le «plaisir», parce que le couple fonctionne bien, mais parce qu'il est garant d'un certain nombre de choses que l'on tient à pérenniser. Il prend du sens, en quelque sorte. L'enfant devient-il alors un palliatif des repères qui ont disparu? Je dirais plutôt un contenant, une nouvelle issue, un espoir. Un proverbe turc dit qu'il y a 4 saisons: trois hivers et un printemps. L'enfant serait l'espoir de ce seul printemps dans un monde un peu paumé. Propos recueillis par Cédric Petit et Laurent Hoebrechts www.lalibre.be 20050126

Quality of Life- Bruxelles – Janvier 2005

 

 

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