Belgique : 20.000 embryons surnuméraires par an ? Malgré la loi, la recherche peut continuer.

Publié le par brochier

Ce texte est tiré du document présenté au Sénat, lors de la discussion de la loi qui autorisera la recherche sur les embryons surnuméraires, et aussi, dans certains cas, la création d’embryons pour la recherche. (Avril 2003)

 

« EXPOSÉ DU PROFESSEUR J.-M. DEBRY (Laboratoire de FIV - Institut de morphologie-pathologie de Loverval)

 

Le professeur Debry souhaite compléter l'exposé du professeur Cassiman par quelques données concrètes tirées de la pratique quotidienne.

 

Il rappelle qu'il n'est possible d'apporter des modifications génétiques à des embryons qu'après fertilisation in vitro. Cette technique a été utilisée en Belgique pour la première fois en 1982. À l'heure actuelle, il y a dans notre pays une trentaine de centres qui l'appliquent. Chaque année, on effectue quelque 8 000 tentatives de procréation médicalement assistée. Chaque tentative débute par une stimulation hormonale en vue d'obtenir des ovules. Une dizaine d'ovules sont fécondés par tentative, ce qui conduit en moyenne à 6 embryons. Pour limiter les risques de grossesse multiple, on ne garde généralement que deux embryons en vue de l'implantation. Tous les autres embryons - en moyenne 4 par tentative - sont donc disponibles pour d'autres fins. Un simple calcul nous apprend que l'on fabrique chaque année quelque 30 000 embryons surnuméraires.

 

On postule généralement pour ces embryons un délai de conservation d'environ 6 mois dans la banque d'embryons en vue de la réalisation immédiate d'une grossesse. Puisque ces embryons sont fabriqués dans le cadre d'une procréation médicalement assistée, il y a désir d'enfant et le couple concerné n'attendra évidemment pas aussi longtemps pour faire implanter cet embryon dans l'utérus.

 

Lorsqu'il y a déjà eu grossesse, la situation se présente bien sûr différemment. Il arrive parfois que des embryons soient conservés dans la banque d'embryons pendant une période de 5, voire de 6 ans. Contrairement à la Grande-Bretagne, où l'on a décidé en 1995 que les embryons conservés depuis 5 ans et dont il n'existe plus de trace des donneurs devaient être détruits, une telle règle n'existe pas dans notre pays. Certains centres informent le couple concerné qu'ils estiment que les embryons peuvent être détruits après une période de 2 ans.

 

L'Institut de morphologie-pathologie de Loverval (Charleroi) conserve par exemple actuellement quelque 3 000 embryons, dont une partie est certes destinée à la réalisation immédiate d'une grossesse mais dont une autre partie n'a pas de destination précise. On s'efforce de trouver les références précises de chacun de ces embryons de manière à pouvoir demander aux parents concernés quel sort ils souhaitent voir réserver à leur embryon. À ce jour, on n'a encore détruit aucun embryon à l'Institut de morphologie-pathologie de Loverval.

 

Dans la plupart des cas, les embryons qui font partie de cette dernière catégorie sont détruits parce que le couple concerné, une fois qu'il a lui-même eu un enfant, consent très rarement à mettre à la disposition d'un autre couple les embryons conservés. Dans certains cas, une possibilité de recherche scientifique existe, mais le plus souvent, les embryons sont immédiatement détruits.

 

Il convient toutefois de nuancer cette réalité par quelques précisions. Le chiffre de 30 000 embryons surnuméraires fabriqués annuellement doit être relativisé, parce que tous les embryons ne sont pas égaux sur le plan morphologique. Seuls 30 % d'entre eux ont véritablement une morphologie parfaite (les embryons de « classe 1 »). Les autres présentent quelques anomalies allant de minimales à très graves. L'examen d'embryons a montré que plus la malformation est grave, plus le risque d'anomalie chromosomique est élevé. Dans le cas le plus grave - la « classe 4 » -, ce risque est de 40 %. Certains centres décident dès lors de ne pas implanter de tels embryons et de ne pas les surgeler en vue de leur conservation. Le chiffre de 30 000 embryons surnuméraires par an doit donc être revu à la baisse.

 

Depuis quelques années, les centres de procréation médicalement assistée réussissent de mieux en mieux à implanter l'embryon à un stade ultérieur - celui de la blastula alors que, par le passé, il était implanté deux jours après la fécondation in vitro. Une telle blastula a cinq ou six jours et se compose de plusieurs cellules. On constate, pour au moins la moitié de ces blastulas, un arrêt du processus de division cellulaire. La raison réside dans le fait que l'embryon s'approprie, à ce moment-là le génome, qui contient toute l'information héréditaire. Il ne s'agit manifestement pas d'un processus facile. On ne sait pas très bien s'il y a également un tel arrêt au cours d'une fécondation naturelle, ou si c'est le processus de fécondation in vitro qui est responsable du phénomène.

 

Sur la base de ces données, on peut considérer qu'en Belgique, on produit quelque 20 000 embryons surnuméraires par an. Par comparaison, on cite, en France, le chiffre de 160 000. Il faut se demander ce que l'on va faire des embryons surnuméraires, mais il faut attirer l'attention sur le problème des cellules souches qui sont produites dans les blastulas. Outre le matériel qui en sera utilisé pour le placenta, ces cellules souches sont pluripotentes, ce qui signifie qu'elles peuvent donner naissance à n'importe quelle cellule.

 

Des expériences menées sur des souris ont permis de savoir, depuis quelques années, qu'il est toujours possible de continuer à diviser ces cellules in vitro. Les institutions commerciales et les laboratoires, notamment, tentent également de plus en plus d'utiliser ces cellules souches à des fins thérapeutiques. En effet, elles peuvent se différencier en tous sens. Si on les oriente dans une certaine direction - par exemple pour qu'elles deviennent des cellules du cerveau ou des cellules du pancréas -, elles pourraient être utilisées dans des thérapies visant à traiter, par exemple, la maladie d'Alzheimer ou la maladie de Parkinson. Elles présentent dès lors un potentiel considérable et il est clair que les recherches en question mèneront à la médecine de l'avenir, même s'il faudra encore de nombreuses années pour cela et que les techniques connues en sont encore à leurs débuts.

 

Le professeur Debry estime qu'il faut réfléchir à l'utilisation de certains termes, comme celui d'embryon. Dans le monde anglo-saxon, on fait une distinction entre les embryons et les pré-embryons chez qui le système nerveux n'est pas encore développé. Le professeur se propose de nommer « invitrons » les embryons qui ne sont plus destinés à entrer dans un projet parental, mais qui pourraient devenir des sources potentielles de cellules touches. Il faudra en tout cas définir clairement le terme « embryon » quand on élaborera un texte de loi.

 

La recherche sur les embryons a commencé dès l'instant où ces embryons ont été accessibles dans les laboratoires. Cette recherche a déjà beaucoup apporté à la science. Jusqu'à présent, elle a été menée selon des normes précises, ce qui signifie qu'un comité éthique ou un comité de recherche a toujours accordé au préalable l'autorisation requise.

 

La moindre anomalie serait détectée immédiatement grâce aux nombreux contacts entre les divers laboratoires.

 

L'intervenant attire par ailleurs l'attention sur le fait que de nombreux embryons sont perdus spontanément, parce que la nature veut que leur développement s'arrête. Dès lors, il faut non pas assimiler un embryon à un enfant dans tous les cas, mais plutôt le considérer comme un enfant potentiel. Il faut en moyenne deux embryons par enfant né grâce à la fécondation in vitro. Chez un couple fertile, il faut environ trois tentatives pour provoquer la grossesse. Une jeune femme présente un risque de 25 % de produire des ovules présentant des anomalies chromosomiques; chez une femme de 45 ans, ce pourcentage est de 50 %. Il n'empêche, évidemment, qu'il faut faire preuve de respect pour l'embryon, mais on ne saurait assimiler celui-ci à un enfant.

 

Le professeur Debry attire ensuite l'attention de la commission spéciale sur l'existence de ce que l'on appelle la technique de micro-injection, qui a été inventée en 1991 en Belgique et qui permet de traiter les cas les plus graves de stérilité masculine en injectant directement les spermatozoïdes dans les ovules produits par la femme. Il s'agit d'une technique particulièrement efficace, dans laquelle seuls quelques spermatozoïdes sont nécessaires pour féconder plusieurs ovules et générer ainsi une grossesse multiple. Il est même possible de prélever dans les testicules des cellules qui n'ont pas encore atteint le stade du spermatozoïde et que l'on appelle « spermatides ». On peut faire ainsi le trajet de la fertilité masculine en sens inverse et en revenir au stade le plus précoce, qui est très proche du clonage reproductif. Des milliers d'enfants ont été engendrés ainsi depuis dix ans. À cet égard, il faut faire observer que ce n'est qu'au bout de plusieurs années d'application de cette technique que l'on a réalisé des tests grâce auxquels on a pu analyser les conséquences des méthodes utilisées. Ce n'est pas vraiment une attitude scientifique et il faudra dès lors l'éviter à l'avenir.

 

Chez les enfants qui sont engendrés grâce à la fécondation in vitro, on ne constate pas davantage d'anomalies somatiques des chromosomes que chez les enfants engendrés naturellement. Le pourcentage s'élève à peu près à 2 %. Par contre, le nombre d'anomalies sexuelles double ou triple et entraîne parfois une stérilité. C'est le résultat des techniques de micro-injection utilisées. On peut se demander si l'on n'enfreint pas en l'occurrence le serment d'Hippocrate, de ne causer aucun dommage. Sans doute la science sera-t-elle à même d'éviter pareils inconvénients à l'avenir. Toutefois, il s'avère, dès à présent, qu'en raison du coût de cette technique de micro-injection, les couples ne peuvent pas tous y avoir recours. En outre, on peut se demander si la technique de micro-injection n'entraîne pas une forme de manipulation génétique de l'homme. Si, lors de la fécondation naturelle ou de la fécondation « ordinaire » in vitro, seul le noyau du spermatozoïde pénètre dans l'ovule et pas le reste, lors de la micro-injection, le spermatozoïde est introduit entièrement dans l'ovule. On risque par conséquent d'introduire des fragments de virus, voire des virus entiers, dont on ignore le devenir dans la suite du développement embryonnaire. »

 

 

Ndlr : Depuis le vote de la loi (avril 2003) rien n’a véritablement changé dans la pratique, tout simplement parce que la loi n’est pas applicable : en effet,  la Commission Fédérale d’Evaluation (et de contrôle ?) des projets de recherche n’a toujours pas été nommée : tout est donc encore permis en terme de recherche sur les embryons, puisque rien n’est interdit

Quality of Life- Bruxelles – Janvier 2005

 

 

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