Belgique : Euthanasie et Carême : l'évêque de Namur a présenté, en tant qu'expert de l'euthanasie, le nouveau message de Carême de Jean-Paul II
Ce 27 janvier 2005, Mgr Paul Joseph Cordes, président du Conseil pontifical 'Cor Unum', et Mgr André-Mutien Léonard, évêque de Namur (Belgique) ont présenté à la presse le Message de Carême 2005 de Jean-Paul II. Ce message est inspiré par une parole du Livre du Deutéronome : « Il est ta vie et ta longévité » (Dt 30, 20) Lors de cette présentation, Mgr Léonard, invité en tant qu' « expert » de questions liées à l'euthanasie, a dressé le bilan de la législation en la matière, en se référent notamment à l'exemple de la Belgique. Il a également tenté de démontrer l'importance de ce débat, non pas à grands coups d'arguments métaphysiques mais avec des arguments compréhensibles par « tous ceux qui se réfèrent seulement à l'approche anthropologique ou juridique de l'autonomie de l'individu ».
Voici l'intervention de l'évêque de Namur, lors de la présentation officielle, à Rome ce 27 janvier 2005, du nouveau Message de Jean-Paul II pour le Carême. (Traduction et intertitres de CathoBel).
« Chaque année, le Carême offre au Saint-Père l'occasion de proposer à l'attention des fidèles une réflexion sur des thèmes d'actualités qui engagent moralement la communauté ecclésiale. Cette année-ci, Sa Sainteté saisi l'opportunité d'aborder le thème des personnes âgées, de sorte que tous puissent réfléchir à la condition, souvent difficile, de cette tranche considérable de la population
« Il est assez évident que, dans notre société, grâce à une durée de vie plus longue, le nombre de personnes âgées a augmenté de façon importante. Dans ce contexte se pose également la question de l'euthanasie, sur laquelle se concentre l'attention de plusieurs pays. Cet intérêt se manifeste tant d'un point de vue législatif (comme par exemple en Belgique et aux Pays-Bas) qu'au point de vue de l'opinion publique et de certains centres de réflexions qui cherchent à influencer les choix de leurs gouvernements respectifs ou au niveau de la Communauté européenne.
« À ce propos, le Saint-Père écrit : « La vie de l'homme est un don précieux à aimer et à défendre dans toutes ses étapes. Le commandement: 'Tu ne tueras point' appelle à toujours respecter la vie et à la défendre de son début à sa fin naturelle. C'est un commandement valable dans le cas de maladies, et lorsque l'affaiblissement des forces réduit l'être humain dans ses capacités d'autonomie.
« On notera que, dans la loi belge (promulguée en mai 2002), on parle également des maladies incurables qui ne sont pas tellement proche de la mort. On doit aussi se souvenir que l'euthanasie à proprement dite ne doit pas être confondue avec l'usage parfaitement légal de produits analgésiques proportionnés, destinés à supprimer ou à alléger la douleur, même s'il en résulte un abrègement de la vie ».
Loi : genèse et évolution
« Dans les pays où a été dépénalisée l'euthanasie (en Hollande en avril 2001) on a procédé comme dans le cas de l'avortement. On a d'abord été confronté au problème à partir de cas exceptionnel et particulièrement émouvant, soutenant la nécessité de dépénaliser parce que, dans les faits, l'euthanasie était déjà pratiquée. Un autre argument était de dire que, pour éviter les abus de l'euthanasie clandestine, il était préférable de la contrôler par un cadre légal.
« À la suite de ces informations on est passé au vote de lois dépénalisant l'euthanasie avec des restrictions très sévères. Dans la loi belge de mai 2002, par exemple, on exige que le patient se trouve dans une situation médicale sans issue, manifestant une souffrance physique et psychologique constante et insupportable qui ne peut pas être calmée et qui résulte d'une infection accidentelle ou pathologique grave et incurable.
« On exige également que le patient, majeur ou mineur émancipé, soit capable et conscient au moment de sa demande et que cela soit formulé d'une façon volontaire, pondérée et répétée.
« Il doit aussi apparaître clairement que la volonté du malade n'a pas subit de pressions externes. Pour certifier cette dernière condition sont prévues diverses procédures de vérifications finales et à confirmer le jugement médical.
« Grâce à ces limitations, on a obtenu le vote en faveur de la loi. Ensuite, après une expérience de deux ans, on a proposé d'alléger les conditions prévues par la loi en vigueur, étendant l'application au suicide assisté et aux mineurs capables de raisonner. On propose également d'élargir la portée de la soi-disant 'déclaration anticipée' ou "testament de vie" ou plutôt de "mort", de manière à ce que le médecin puisse pratiquer l'euthanasie non seulement quand la personne a perdu conscience, comme dans le cas de coma, mais aussi si elle a perdu conscience de sa personnalité, comme par exemple, en cas de démence ou d'hémorragie cérébrale. Un projet de loi de ce genre a été présenté au sénat belge en juillet 2004.
« Cela laisse à penser que, dans le futur, les restrictions aujourd'hui prévues dans la loi ne seront plus respectées ou seront supprimées, comme dans le cas de la loi sur l'avortement. Il est vraiment préoccupant de voir que, selon les premières informations, est toujours significatif le nombre de médecins qui, comme en Hollande, préfèrent toujours pratiquer l'euthanasie sans remplir les conditions prévues actuellement par la loi, sachant très bien qu'au fil du temps, ces restrictions disparaîtront progressivement ».
Liberté individuelle
« Face à ces stratégies, il faut résister principalement avec des arguments acceptables y compris par ceux qui ne sont pas ou ne veulent pas être sensible à une problématique métaphysique ou, 'a fortiori' théologique. A ceux-là, je fais les observations suivantes :
« 1. L'idéologie qui fonde les lois ou les projets de loi qui dépénalisent ou souhaitent dépénaliser l'euthanasie est celle de la liberté de choix de l'individu.
« Il serait possible de la contester avec un raisonnement métaphysique, mais, pour la raison précitée, il est préférable de la réfuter du point de vue de tous ceux qui se réfèrent seulement à l'approche anthropologique ou juridique de l'autonomie de l'individu et affirment que la liberté ne connaît d'autre limite sociale que la liberté d'autrui.
« Maintenant, bien que cela soit prévu par la loi telle qu'elle existe aujourd'hui (mais que sera-t-elle dans le futur) qu'aucun médecin n'est obligé d'accomplir une euthanasie, on impose, au nom de la liberté individuelle, ce qui change profondément la signification la plus décisive de toute la profession médicale laquelle ne serait plus seulement l'art de soigner et de guérir mais aussi l'art de tuer, en opposition totale avec la tradition d'Hippocrate.
« Quand on se rappelle que la confiance que les malades donnent à leur médecin se fonde sur le présupposé non seulement de son professionnalisme, mais aussi de son attachement non équivoque 'pro vita' (au profit de la vie), on peut deviner que si cela venait à manquer, avec la bénédiction de la loi, le dommage pour les relations médecin-patient serait incalculable.
« La question est très grave, et c'est pour ce motif que l'Association mondiale des médecins, au moins deux fois ces dernières années, s'est prononcée catégoriquement contre toute forme d'euthanasie, comme contre la solution adoptée plus tard en Hollande et puis, de façon plus grave encore, en Belgique (Déclarations de Madrid en octobre 1987 et de Marbella en octobre 1992).
« On notera encore que dans sa Recommandation 1418, approuvée en juin 1999, le Conseil de l'Europe, à l'article 9, exclut catégoriquement le recours à l'euthanasie dans le cas de maladie incurable ou mortelle, précisant que le désir de mourir exprimé par un malade incurable ou mourrant ne peut servir de justification légale pour l'exécution d'actes destinés à provoquer la mort ».
Médecine palliative
« 2. Cette instrumentalisation de la profession médicale est d'autant plus inacceptable que, pour soulager les souffrances, le médecin dispose aujourd'hui de l'instrument efficace qu'est la médecine palliative, la quelle, quand elle est appliquée avec professionnalisme, contribue à faire disparaître les demandes de mort qui, de façon générale, exprime plus l'angoisse d'être abandonné à la solitude de la douleur que la volonté réelle de mourir.
« La promulgation conjointe d'une loi dépénalisant l'euthanasie et d'une autre encourageant la médecine palliative, comme cela a été le cas en Belgique, est donc objectivement une hypocrisie, malgré les intentions, parce qu'elle contribue à décourager l'engagement en faveur de la médecine palliative.
Sélection ?
« 3. Tenant compte du vieillissement important de la population dans les pays européens, conséquence d'une démographie catastrophique, il y a encore le danger très grave et non illusoire qui, en contradiction avec le code d'éthique médicale approuvé à Genève en 1948, la profession médicale deviennent un instrument décisif pour la limitation des frais sanitaires ou pour l'instauration d'une politique de sélection fondée sur le concept de la qualité de vie.
Ils ne sont pas peu nombreux, ceux qui suggèrent que, dans le contexte de crise du 'welfare state' et de la diminution relative des ressources dont résulte un besoin de réduire les dépenses sanitaires, la loi devrait pousser les médecins à exclure certaines catégories de personnes, en premier lieu les plus âgés, des thérapies les plus coûteuses.
Certains soutiennent même que, parce que la médecine moderne est responsable de la survie d'un nombre croissant de personnes porteuses de handicaps ou avec une qualité de vie très réduite, il devrait lui incomber de soulager, par des mesures adéquates, telles que la suspension de traitements et de nutrition et hydratation artificielles, etc. - une charge devenue insoutenable pour la société. Il est clair que les lois favorisant l'euthanasie contribuent et accentuent ces pentes glissantes qui menacent notre culture ou inculture.
Un débat actif
« Conformément à la déclaration 'Lura et bona' de la Congrégation pour la doctrine de la foi, en 1980 et aux numéros 65-67 de l'Encyclique 'Evangelium Vitae' de 1995, le Saint-Père promeut dans son message de Carême de cette année une attitude humaniste d'un tout autre genre.
« Nous espérons que cet attachement positif, conforme non seulement à la foi catholique, mais aussi à un humanisme de nature philosophique, prévaudra sur la très grave tentation de l'euthanasie.
« Nous espérons aussi que les débats publics seront plus vifs dans les autres pays qu'ils ne l'ont été en Belgique. Les évêques belges se sont prononcés deux fois, en tant que Conférence épiscopale, à propos de l'euthanasie :la première fois, plusieurs années avant le vote de la loi, lorsque l'on a commencé à aborder le sujet dans les cercles politiques, et ensuite, un peu avant les discussions au sein de la chambre des députés. Il y a eu de longues auditions d'experts de tous les horizons philosophiques au Sénat. Mais le débat n'a pas été développé suffisamment en public, ni au sein de l'Église catholique, conformément à la tradition belge qui préfère éviter les confrontations aiguës. J'espère donc que dans les autres pays, des lois de ce genre ne seront pas rendues possibles grâce à la même passivité ». Source Cathobel 20050127