France : à la recherche du bébé zéro défaut
La banalisation et les progrès des techniques de procréation rendent les parents, en demande d'« enfant parfait », de plus en plus exigeants.
« Créer l'homme est pour beaucoup répréhensible. La question est donc de savoir si l'on peut faire des enfants par des moyens autres que naturels. » Le professeur Claude Sureau a vécu toutes les révolutions obstétriques de ces trente dernières années. Aujourd'hui, président honoraire de l'Académie de médecine, il défend le choix du sexe des bébés par sélection des spermatozoïdes, les recherches sur l'embryon pour améliorer la procréation médicalement assistée, ainsi que le transfert posthume d'embryons. Il comprend aussi le besoin de maternités de substitution, mais rejette le clonage reproductif. Autant de pratiques récentes ou l'éthique, la recherche et la naissance sont de plus en plus entremêlées.
Face à cette avalanche de nouvelles techniques et à l'inévitable « hypermédicalisation de l'accouchement », Claude Sureau redoute aussi l'émergence d'une gynécologie à deux vitesses donnant à quelques privilégiés l'accès à des pratiques de plus en plus performantes. « Nous assistons à la création d'un tourisme procréatif comme cela s'est produit pour l'avortement avant la loi Weil. Seule les personnes qui ont les moyens en bénéficieront ».
Ce tourisme thérapeutique s'inscrit dans une triple tendance vérifiée dans les sociétés occidentales : un recul de l'âge de la première maternité, une baisse de la fécondité et des demandes de plus en plus pressantes de parents obnubilés par le mythe de l'enfant « zéro défaut ». « Nous avons à faire à des exigences de certitudes de la part de nos contemporains et nous constatons un décalage de plus en plus grand entre ce qui est possible et ce qui est souhaitable », résume Arnold Munnich, chef du service génétique médicale de l'hôpital Necker-Enfants malades. « La société qui a foi en la médecine prédictive veut moins d'enfants, mais des enfants sans handicaps », indiquait René Frydman dans sa « Fabuleuse histoire de la gynécologie-obstétrique » parue dans le magazine « Pour la science ».
Des « bébés médicaments »
Depuis la naissance par fécondation in vitro de Louise Brown en juillet 1978, la médecine foetale, le diagnostic prénatal et les techniques d'assistance à la procréation ont connu des progrès fulgurants. Parallèlement, on a découvert l'extraordinaire résistance des cellules sexuelles humaines. Des spermatozoïdes ont été conservés plus de dix ans sous forme de paillettes dans l'azote liquide (à - 196°C). Après décongélation, ils retrouvent leur mobilité dans 70 % des cas. Ces capacités ont entraîné nombre de problèmes chez des couples séparés se déchirant pour la propriété d'ovules ou de sperme « mis en réserve ». En France, plusieurs dizaines de milliers d'embryons « en panne de projet parental » sont stockés dans des centres de cryoconservation.
La loi française autorise désormais la conception d'enfants immunologiquement compatibles avec un frère ou une soeur atteinte d'une maladie incurable grave. Appelés maladroitement « bébés médicaments » ces enfants sont conçus par FIV. Les embryons sont ensuite sélectionnés en fonction de leur système HLA pour devenir des donneurs pour un frère ou une soeur atteint d'une pathologie incurable. Le premier de ces « bébés sauveurs » ou « bébé médicament » est né dans le Colorado pendant l'été 2000. Le sang de son cordon ombilical a été utilisé pour soigner sa soeur atteinte d'une maladie génétique (anémie de Fanconi).
En France, cette demande d'« enfant parfait » se double d'une acceptation plus grande pour le handicap chez les couples. « Nos contemporains ont une aversion pour l'IVG et la tolérance à cette pratique est en baisse », indique le généticien Arnold Munnich. Près de 7 % des femmes décident de garder leur enfant après un diagnostic de trisomie 21 et 56 % des malformations sévères ou non (dont une majorité est curable) sont désormais acceptées par les familles. Une tendance nouvelle qui se traduit par de nouvelles contraintes pour les obstétriciens et qui pose le problème du suivi médical de ces enfants. « Aider ces enfants à naître c'est aussi prendre l'engagement de ne pas les laisser tomber plus tard. Nous devons leur offrir la meilleure qualité de vie possible sur le long terme », conclut le professeur René Frydman. Les Echos n° 19562 du 15 décembre 2005 A. PEREZ
Quality of Life - Bruxelles – Décembre 2005