Un médecin sadresse au Professeur Yvon ENGLERT (Service de Gynécologie, Hôpital universitaire ERASME)
Monsieur le Professeur,
Le 11 octobre dernier, vous étiez invité par les associations de médecins généralistes de Bruxelles ouest. Vous y avez brillamment exposé les aspects éthiques de la génétique.
Avec grande honnêteté, vous avez d’abord reconnu que le diagnostic prénatal (DPN) était le plus souvent effectué dans la perspective d’une interruption « thérapeutique» de grossesse. Vous nous avez rappelé la lourdeur et les limites du diagnostic préimplantatoire (DPI). Vous avez également abordé la question difficile des « bébés médicaments ».
Une de vos paroles m’a fort interpellé et je désire partager mon sentiment à ce sujet. Vous avez affirmé que, « dans le cas du bébé médicament, le diagnostic préimplantatoire n’était plus en faveur de l’embryon lui-même mais de son frère ou de sa sœur qu’il va devoir sauver. » Au moment même, cette affirmation m’a parue très évidente, mais elle sous-entend que dans les autres cas, le diagnostic préimplantatoire est réalisé en faveur de l’embryon lui-même. Le croyez-vous vraiment ?
A nous, médecins, on nous apprend à poser des diagnostics en vue de traiter le mieux possible nos malades. Que dirait mon jeune patient asymptomatique, si demain, en découvrant sur sa carte génétique le gène de la chorée de Huntington (pour reprendre un exemple entendu), je lui prescrivais comme seul traitement une euthanasie immédiate, sans lui laisser vivre les 20 ou 30 dernières années de sa vie ? Ne s’enfuirait-il pas au plus vite ?
Le diagnostic préimplantatoire, tel qu’il est réalisé, n’est jamais en faveur de l’embryon. D’ailleurs, il faudrait parler d’embryons au pluriel pour mieux cerner la réalité. Que deviennent la demi-douzaine d’embryons obtenus par fécondation in vitro ? Ils sont d’abord triés selon leur vitesse de développement, les plus lents étant écartés (jetés où ?) Sur les embryons restants, on prélève au stade de 6-8 cellules, 2 cellules ou blastomères pour vérifier si leur code génétique contient l’anomalie recherchée. Tous les enfants embryonnaires porteurs de l’anomalie sont détruits. Les autres embryons sont réimplantés sans que l’on sache d’ailleurs s’ils ne sont pas porteurs d’une autre anomalie plus grave encore. De toute façon, il n’y aura encore qu’une chance sur quatre pour qu’après réimplantation , l’un d’eux parvienne un jour à naître.
Quel parcours du combattant et quel carnage ! Combien n’y a-t-il pas « embryons martyres » dans cette aventure, sans compter ceux qui seront congelés, conservés, dégelés et réutilisés pour la recherche ou comme pièce de rechange (cellules souches) ?
Non, le diagnostic préimplantatoire n’est jamais en faveur de l’embryon ; il est en faveur des parents éprouvés qui sont prêts à presque tout pour avoir un nouvel enfant bien portant. Mais ces parents réalisent-ils combien d’enfants ils devront sacrifier pour avoir enfin un enfant dans leurs bras ?
Que dire alors de l’utilisation du DPI pour sélectionner le sexe de l’enfant ? Vous le trouviez acceptable lorsqu' il était limité aux couples qui ont déjà un enfant d’un seul sexe et qui souhaitent avoir un enfant de l’autre sexe (« balencing »). Concrètement, cela signifie pourtant que des enfants embryonnaires seront supprimés pour le seul motif qu’ils appartiennent au sexe non désiré. Je ne vois vraiment pas en quoi nous ferions mieux que nos amis Chinois ! La technique du chercheur gantois pour sélectionner les spermatozoïdes males et femelles, en dehors du fait qu’elle serait source d’injustices en raison de son coût élevé et dangereuse pour l’équilibre de la société, a quand même l’avantage de ne détruire personne (aucun de nous n’a jamais été un spermatozoïde, mais tous nous avons été un jour un embryon avec son code génétique totalement unique).
Le DPI n’est-il pas aussi en faveur de notre société qui ne supporte plus tout ce qui est difforme ou différent, qui a peur de tout ce qui lui rappelle sa propre finitude et son impuissance ? Ce qui manque à notre société, ce n’est plus tellement la technique, c’est le supplément d’âme et d’amour pour regarder l’autre en face sans se dérober, pour l’accueillir dans sa différence, dans son handicap, dans sa maladie ? Y aura-t-il encore des chercheurs, experts dans la science de l’amour, qui nous aideront à nous réconcilier avec la souffrance et la mort ?
J’espère sincèrement que votre exposé aura donné à d’autres confrères le goût de chercher la vérité et le bien en toute circonstance. Je vous prie d’agréer, Monsieur le Professeur, l’expression de mes sentiments confraternels. Dr T. F , Bruxelles
Quality of Life - Bruxelles – Décembre 2005