Belgique : l'euthanasie, au nom de la compassion ?
Dans quoi l'euthanasie trouve-t-elle sa justification? Pas dans des arguments moraux, parce qu'elle n'est pas conforme au bien qu'on peut désirer pour les autres comme pour nous.
Depuis le 23 septembre 2002 l'euthanasie, entendue comme « l'acte, pratiqué par un tiers, qui met intentionnellement fin à la vie d'une personne à la demande de celle-ci » est, sous certaines conditions, dépénalisée dans notre pays. Cette situation juridique ne légitime pas pour autant, d'un point de vue moral, le fait de mettre activement fin à la vie - à sa demande - d'une personne qui se trouve dans un état grave et incurable et qui est en proie à des souffrances insupportables. D'ailleurs, l'interdit de tuer n'a pas disparu de notre code pénal. La dépénalisation implique seulement que le médecin qui pose un acte d'euthanasie dans les conditions prévues par la loi ne sera pas poursuivi. D'un point de vue moral l'euthanasie active reste bien la transgression d'un interdit fondateur de toute civilisation.
L'euthanasie n'est pas conforme au bien que nous pouvons désirer pour les autres comme pour nous-mêmes. Dans quoi en effet pourrait-elle trouver sa justification morale? Certains invoquent le droit de toute personne adulte, sans exception, à vivre selon des valeurs librement choisies et dans le respect de la liberté d'autrui. Si l'on peut regretter le ton individualiste d'un tel principe d'autonomie morale, il faut reconnaître qu'il est largement partagé dans notre société aux valeurs plurielles. Il reste cependant que pour pouvoir exercer le droit à se donner des valeurs en toute autonomie il est nécessaire d'être en vie. Dès lors, comment pourrait-on légitimer un acte d'euthanasie à partir du principe de l'autonomie morale de chacun puisque, en acceptant cet acte, la personne «euthanasiée» acquiesce à l'annihilation de son autonomie morale. Pour la même raison, le «suicide assisté» est moralement inacceptable et demeure légalement punissable. Personne ne peut aider un autre à s'enlever lui-même la vie, même s'il en fait la demande.
On dira que les demandes d'euthanasie proviennent de personnes qui souffrent, dans leur corps et dans leur âme, et qui ont perdu l'espoir que cette souffrance, longue et insoutenable, soit soulagée, si ce n'est avec leur mort. En réalité, une telle demande ressemble davantage à un cri de détresse: c'est presque toujours un appel non pas à la mort mais à la vie, à une vie sans souffrance excessive, à une vie qui, malgré tout, soit encore perçue comme ayant un sens. C'est à cet appel qu'il nous faut répondre: par des moyens thérapeutiques et de lutte contre la douleur, par l'accompagnement spirituel et surtout par l'amour et la compassion qui sont à la racine de notre humanité et au coeur de toutes les grandes religions.
Sans doute faut-il éviter les soins disproportionnés, à moins que le patient ne les demande, car ils ne font que prolonger artificiellement une vie pénible. Il est tout aussi légitime de donner à un malade incurable, avec son consentement, des anti-douleurs puissants comme la morphine, même s'ils ont comme effet indirect et non voulu de hâter la mort. En effet, l'objectif premier de ces actions n'est pas de donner la mort mais d'éviter des souffrances inutiles ou de les soulager: il s'agit alors d'actes de compassion. Par contre, l'euthanasie active qui consiste à injecter des substances mortelles ou des anti-douleurs en quantités létales ne peut en aucun cas être justifiée par l'amour d'autrui puisqu'elle supprime la personne même qui suscite notre compassion et détruit toute possibilité de relation affective avec elle.
Même si toute transgression d'un interdit peut bénéficier, dans des contextes qu'il est imprudent de codifier, de circonstances atténuantes, l'euthanasie active ne saurait trouver de justification éthique ni dans l'autonomie morale des personnes ni dans l'amour d'autrui. Nous savons tous que les gestes d'affection et d'amitié nous dynamisent et nous revitalisent, que nous les fassions ou que nous les recevions. L'amour en effet fait vivre. Dans le beau film de Pedro Almodovar «Habla con ella», on peut voir comment peut s'établir une profonde relation entre un jeune soignant et la femme qu'il aime et qui paraît être plongée dans un coma irréversible. Et l'on imagine mal que des personnalités telles que le Père Damien ou Mère Teresa aient pu ôter la vie à ceux qu'ils ont soignés dans le but d'«abréger leurs souffrances». Ceux-ci savaient bien que l'euthanasie était totalement contraire aux valeurs évangéliques d'amour et de compassion qu'ils se sont efforcés de vivre jusqu'à la limite de leurs possibilités. Nombreux sont ceux qui dans nos hôpitaux et nos cliniques continuent d'être portés par un tel idéal.
Avec la dépénalisation, l'euthanasie peut apparaître pour des patients fragilisés ainsi que pour des soignants parfois découragés, comme la solution de facilité qui nous dispenserait de tout faire - médicalement, spirituellement et affectivement - pour rendre la fin de vie supportable et en faire voir le sens. Le risque d'un changement d'attitude vis-à-vis de la vie humaine et de notre perception de sa valeur et de sa dignité éminentes, quel que soit l'état physique ou mental des personnes, ne saurait être sous-estimé car on touche ici au noyau même de toute culture humaine. C'est pourquoi il importe que les personnes et les institutions qui s'inspirent des valeurs d'amour et de compassion, défendues aussi bien par certaines organisations humanistes et laïques que par les grandes religions, manifestent publiquement leur attachement au respect de la vie humaine et refusent clairement la pratique de l'euthanasie active.
Constat d'échec pour le corps médical, la demande d'euthanasie et l'acte qui peut s'en suivre restent une transgression à la morale, sans pouvoir être jugés immoraux.
Michel Ghins ? Prof. Philosophie des Sciences à l’UCL.
Quality of Life - Bruxelles – Février 2004