Belgique : y a-t-il encore des limites pour la procréation assistée ?
Que ce soit au niveau médical ou sur le plan éthique, n'a-t-on pas déjà franchi certaines frontières, le jour où l'invisible et l'intouchable est devenu visible et manipulable? René Frydman, Chef de service de gynécologie-obstétrique à l'hôpital Antoine Béclère à Clamart et membre du Comité national d'éthique en France, et présenté comme le père de la fécondation in vitro en France, était l'orateur des Grandes conférences catholiques, le 9 mars à Bruxelles. Le Prof. Jacques Donnez (UCL) était également du panel. Thème de la soirée : «La PMA a-t-elle des limites?» Médicales mais aussi éthiques. Prémices de réponse.
La procréation médicalement assistée n'est-elle pas déjà, en soi, le franchissement d'une limite?
Oui, bien sûr. Tout d'abord parce que ce qui était invisible et intouchable est un jour devenu visible et manipulable. En ce sens, on a certainement franchi un pas. Tout le monde a senti qu'il y avait une irruption dans le vivant qui nécessitait, parallèlement aux avancées techniques, une réflexion éthique autour de la vie, de la personne.
A quels niveaux estimez-vous que l'on aurait déjà dépassé certaines limites aujourd'hui?
Il faut distinguer deux choses. D'une part le progrès scientifique proprement dit, c'est-à-dire la connaissance en amont; et d'autre part, les pratiques sociales. Souvent, il règne une confusion entre les deux. Transférer un embryon chez une femme de 65 ans n'est pas un progrès scientifique, c'est une pratique sociale, de même que considérer qu'il faut ouvrir la PMA aux femmes seules ou aux couples homosexuels. Ces situations ont suscité une grande émotion. Ce «champ du possible» a modifié et sans doute perturbé les filiations. Ces situations n'ont un rapport avec le progrès scientifique que dans la mesure où elles ont été rendues possibles par ces découvertes. D'autre part, il y a la connaissance proprement dite. Dans le premier cas, les limites peuvent perturber les filiations. Dans l'avancée de la connaissance, il n'y a en revanche, selon moi, pas de limite. Il n'y a des limites que si cette avancée de connaissance contient en elle-même des pratiques qui ne seraient pas éthiques. Cela signifie que si, pour connaître telle ou telle chose, il fallait par exemple prélever sans consentement des ovules à une femme, ce ne serait pas éthique et cette pratique ne devrait donc pas avoir lieu. La connaissance que l'on peut tirer constitue un élément positif pour autant que ce ne soit pas fait au détriment de certaines règles éthiques. C'est donc, non pas dans l'avancée des connaissances, mais bien dans l'application de ces découvertes, qu'il y a des limites variables selon les pays.
Il n'y a donc pas de limite universelle?
Il n'y a pas de limite à la connaissance. Il y a des limites à l'application, mais non au développement de ces connaissances. Je pense toutefois que certaines limites devraient être universelles, comme tout ce qui pourrait déboucher sur une commercialisation des éléments du vivant. Le clonage reproductif devrait aussi constituer une limite universelle parce qu'il entraîne une modification de la notion de dignité de l'homme.
Et l'insémination post-mortem?
Personnellement, je n'en ferais pas une limite universelle, contrairement aux mères porteuses car je trouve que, dans le vécu, c'est prendre un risque important pour ces mères qui doivent se séparer des enfants qu'elles ont portés. A mes yeux, il est important qu'il existe des doutes pour certaines pratiques sociales. Il faudrait que des évaluations soient faites pour éviter les convictions a priori. Une attitude scientifique serait d'avoir des convictions a posteriori.
Et les limites du progrès scientifique?
Les seules limites que je vois sont celles du clonage reproductif, qui ne seraient pas une simple application, mais bien un objectif différent, à savoir créer un être humain à partir d'un autre.
Ne pensez-vous pas que le progrès médical a devancé le cadre légal ou éthique dans lequel il s'inscrit?
Je ne pense pas. L'exemple typique est le clonage reproductif puisqu'il n'a toujours pas donné de résultat. Or, cela fait deux ou trois ans que l'on discute sur son bien-fondé. On ne peut donc pas dire en l'occurrence que la science va plus vite que la réflexion. Le problème est que la réflexion tarde dans la mesure où il n'y a pas d'unanimité qui se fait.
Qui doit définir ce cadre? Les scientifiques, le législatif, le comité d'éthique?
Je pense qu'il faut bien distinguer le rôle du médecin et celui du scientifique. Il y a d'une part le fait de faire progresser les connaissances dans un cadre éthique correct, dans la réalisation de cette progression. D'autre part, le reste est du domaine de la société.
Au niveau médical, y a-t-il des domaines dans lesquels on pourrait connaître des avancées importantes prochainement?
On devrait, dans les deux décennies à venir, beaucoup mieux comprendre la différenciation cellulaire et le développement embryonnaire. A partir d'une meilleure compréhension de ces mécanismes, on pourrait réduire le taux de pertes foetales, qui reste de l'ordre de 15 à 20 pc aujourd'hui. Que ce soit au niveau de la PMA ou du diagnostic anténatal, les outils génétiques vont sûrement changer les donnes. Propos recueillis par Laurence Dardenne
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