Dans 125.000 ans, les femmes seront-elles seules sur terre ?

Publié le par brochier

Les hommes sont-ils une espèce en voie d'extinction?

« Le célèbre généticien Bryan Sykes l'annonce haut et fort: d'ici 125.000 ans, les femmes seront seules sur terre. La faute au chromosome Y dont la déchéance aura condamné les hommes

Un monde sans hommes. Pas un seul mâle à l'horizon. Rien que des femmes, et uniquement des femmes. Et tout cela sans une seule effusion de sang, sans la moindre révolte amazone. Il aura simplement suffi de laisser faire la nature.

De la science-fiction? Pas si sûr. Le généticien britannique Bryan Sykes pense même le contraire et l'affirme clairement: à l'allure où vont les choses, d'ici 125.000 ans, le sexe fort aura disparu de la planète. La faute à qui? La faute au chromosome Y, qui serait en piteux état. Petit rappel de base: sur le plan génétique, c'est le chromosome Y qui distingue l'homme de la femme. Les femmes ont en effet deux chromosomes X. L'homme, un X et un Y. Or, il se fait donc que le chromosome Y est bien mal en point.

Surtout, il n'a pas la possibilité de se «remettre sur pied». Car, isolé, il ne peut se reposer sur personne. Tous les autres chromosomes ont en effet un double. Ils peuvent donc procéder à des échanges avec leur «jumeau» pour corriger les erreurs de copie qui surviennent lorsque la cellule qui les contient se multiplie. «Dès lors qu'un chromosome s'est vu privé de l'occasion de se recombiner, écrit Bryan Sykes, il commence à se décomposer parce qu'il ne saurait réparer les dégâts infligés par la mutation. La recombinaison a un effet guérisseur, les gènes endommagés étant alors réparés par leurs compagnons sains du chromosome indemne au cours de leur «étreinte finale» avant qu'ils ne suivent leur voie séparée vers les spermatozoïdes ou l'oeuf. Les chromosomes auxquels sont refusés ces soins sont de plus en plus malades. Les mutations, qui sont presque toujours inévitablement nuisibles, réduisent l'un après l'autre les gènes au silence.» Pour conclure un peu plus loin, «comme la face de la Lune, encore parsemée des cratères de tous les météorites jadis tombés à sa surface, le chromosome Y ne peut panser ses plaies. C'est un chromosome moribond. Un jour, il finira par s'éteindre».

Sans compter que les dernières nouvelles ne sont pas bonnes. On observe en effet ces dernières décennies une hausse de la stérilité masculine. Les facteurs environnementaux sont le plus souvent mis en avant pour l'expliquer. Mais encore? Bryan Sykes part de l'hypothèse suivante: sur les 7 pc d'hommes stériles, un petit pour cent le sont des suites d'une mutation génétique du chromosome Y. A ce rythme-là, d'ici 5.000 générations, la fécondité sera tombée à 1 pc de son niveau actuel. Autant dire que les jours des mâles seront alors comptés.

Si cela n'est pas pour tout de suite, faut-il pourtant déjà se résoudre? Pas forcément. Une espèce de campagnol, l'ellobuis lutescens, que l'on trouve dans les régions du Caucase, a perdu en cours de route son chromosome Y. Il a réussi pourtant à se mettre hors de danger en réaiguillant la plupart des gènes du chromosome Y sur d'autres. La nature a cette fois-ci bien fait les choses. L'Homme pourrait peut-être lui aussi forcer ces transferts. Il est en outre capable aujourd'hui d'injecter directement le spermatozoïde dans l'ovule. Bref, théoriquement du moins, des solutions sont imaginables. Mais seront-elles suffisantes?

Et nécessaires? Avec la disparition du chromosome Y, avance Bryan Sykes, la Terre aura au moins l'avantage d'être vraisemblablement plus calme. Car la guerre entre les gènes a un prix. Pour survivre, le chromosome Y, isolé, a dû se battre. La sélection génétique a joué en plein: c'est l'exemple du paon qui, au cours du temps, a développé la chatoyance de sa queue pour améliorer ses tactiques de séduction. Jusqu'au moment où sa parure devient tellement grande qu'il ne peut plus s'envoler pour échapper au prédateur. La sélection sexuelle s'arrête là. Par contre, chez les humains, les choses sont différentes. «La sélection sexuelle fondée sur la richesse et le pouvoir ne connaît aucune limite naturelle, écrit le professeur Sykes. Il n'y a pas de régulation par rétroaction négative. Les hommes riches et puissants ne sont pas handicapés, mais deviennent toujours plus riches. Alimentée par la plus élémentaire des pulsions génétiques invisibles, la folle cavalcade menace sérieusement la survie de l'espèce - et de la planète.»

Etrange paradoxe que celui de ce chromosome Y. Assez puissant que pour mener les hommes dans une course folle. Assez fragile que pour être menacé d'extinction...

Certes, le chromosome Y est mal en point. Mais son avis de décès n'est pas pour tout de suite. Certains s'en sortent d'ailleurs extrêmement bien . Entretien avec Gilbert VASSART, Chef du service de génétique, hôpital Erasme, directeur du centre de génétique de l'ULB.

Que pensez-vous du livre de Bryan Sykes?

Tout cela est très sérieux. C'est de la bonne science. Certes, il y a manifestement le parti pris de rendre les choses accrocheuses. Mais c'est de bonne guerre dans ce genre de publications.

En fait, le scénario avancé par Bryan Sykes a sa logique. Scientifiquement, il tient la route. Le chromosome Y, malgré son statut de chromosome sexuel, se transmet paradoxalement sur le mode «asexué», par simple recopiage. Si l'on excepte de petites portions de sa séquence, il ne peut donc pas se recombiner comme le chromosome X. Privé de cette faculté, il se dégrade au fil du temps, par accumulation de mutations. Et Sykes prédit qu'il devrait s'éteindre dans quelques centaines de milliers d'années....

Cependant, cette «décadence» du chromosome Y est un peu remise en question par certains travaux récents, que Sykes mentionne d'ailleurs dans un postscriptum de son livre. Ces travaux montrent que le chromosome Y contient des séquences qui permettent de ralentir cette dégradation. Elles servent de réservoirs qui permettent au chromosome Y de se «réparer» en se recombinant avec lui même. Cela n'empêche: cette recombinaison solitaire n'a pas la même puissance que celle des autres chromosomes caractérisée par l'échange du matériel génétique reçu des deux parents, à chaque génération.

Le chromosome Y a l'air extrêmement mal en point...

C'est vrai qu'il n'a pas belle allure. Il s'est dégradé. Mais ce que le livre n'évoque pas, c'est que cette situation n'est pas spécifique à l'espèce humaine. En suivant le raisonnement jusqu'au bout, les mâles en général sont menacés. Tous les mammifères sont en effet dans la situation d'un chromosome Y «isolé» se reproduisant par recopiage. Bryan Sykes évoque le cas d'un petit rongeur du Caucase qui a perdu son chromosome Y. Mais c'est une exception. Tous les autres mammifères sont dans la même situation que l'Homme. Bien sûr, les stratégies de reproduction diffèrent. Mais la logique reste la même.

Bryan Sykes évoque aussi le rôle joué par cette détérioration du chromosome Y dans l'augmentation de la stérilité masculine.

On observe en effet une baisse de la qualité du sperme. Mais, comme l'écrit Sykes, l'explication la plus souvent avancée est surtout d'ordre environnemental. A l'échelle de quelques générations, le phénomène de dérive génétique du chromosme Y humain n'est pas perceptible. Il lui faudra des dizaines, voire des centaines de milliers d'années pour que ses conséquences se manifestent. Pour ce qui concerne la baisse de qualité du sperme il faut également relativiser. Il y a 50 ans, la Terre abritait 2 milliards d'êtres humains. Aujourd'hui on dépasse les 6 milliards et c'est pendant toute cette période que la spermatogenèse s'est dégradée... La baisse de la fécondité masculine ne met donc apparemment pas pour l'instant la croissance démographique en danger. Si un jour, elle l'est, ce sera à cause d'autres facteurs, comme des épidémies ou d'autres maux d'origine humaine qui seront liés d'ailleurs à une surpopulation. Après tout, il suffit en moyenne de deux enfants par couple pour maintenir stable une population. Dans les pays du tiers-monde, cet objectif nécessite plus le recours à la contraception qu'à la procréation médicalement assistée!

Est-ce que ce déclin du chromosome Y peut être stoppé?

Bryan Sykes évoque plusieurs hypothèses. Comme pour le petit rongeur, la nature pourrait s'arranger pour se passer du chromosome Y en déplaçant les séquences utiles sur d'autres chromosomes. Tout est possible, mais il faut se rendre compte que pour intervenir chez l'homme, ce phénomène nécessiterait l'émergence d'une nouvelle espèce (un peu comme le remplacement de l'homme de Néanderthal par l'homme de Cro Magnon). On entre donc dans le domaine de la science-fiction. Bryan Sykes va même plus loin, en évoquant la construction par génétique moléculaire d'une société sans hommes. Dans cette nouvelle espèce, tous les individus auraient le même sexe, mais se reproduiraient néanmoins par reproduction sexuée! Elle jouirait donc des avantages de la reproduction sexuée (recombinaison du matériel génétique à chaque génération), sans subir les inconvénients liés à l'intérêt reproductif différent manifesté par les deux sexes, qui explique bien des déboires de l'histoire humaine (par exemple, l'existence d'une différence de comportement agressif entre les deux sexes...).

Mais si tout est imaginable, en théorie, la création par génétique moléculaire d'une telle espèce se heurterait au problème de l'empreinte génomique. Pour permettre la reproduction sexuée d'individus «unisexes», il faudrait au préalable effacer cette empreinte qui s'est inscrite dans le patrimoine génétique de l'homme au cours de l'évolution. Je m'explique: si on excepte les chromosomes sexuels X et Y, le matériel génétique d'une femme et celui d'un homme ne diffèrent pas, quantitativement. Chaque gène est présent sous la forme de deux copies, l'une reçue du père, l'autre de la mère. Mais pour certains gènes, seule une des deux copies s'exprimera (fonctionnera) : selon les cas, soit celle reçue du père, soit celle reçue de la mère. Et l'évolution de l'espèce a fait que l'expression d'une seule copie de ces gènes est indispensable à un développement normal: deux, c'est trop; zéro, c'est trop peu.

Même si l'on a le temps, on pourrait empêcher les conséquences de l'inéluctable dérive du chromosme Y par le clonage...

D'un point de vue éthique et biologique, je suis contre tout clonage d'ordre reproducteur. Bryan Sykes l'explique d'ailleurs très bien: l'Homme, et toutes les espèces de mammifères, ont tout à gagner de la diversité. Si tout le monde était identique, personne n'aurait par exemple survécu aux épidémies de peste ou de choléra. Le clonage reproductif est donc une aberration biologique. C'est aussi une aberration morale: pour moi, le clonage reproducteur représente le comble du racisme. En se reproduisant par clonage, le partenaire que l'on choisit pour se reproduire est... soi-même.

Il y a par contre la solution de la reproduction médicale assistée (NdlR: l'ICSI, une invention belge de la VUB, qui permet au spermatozoïde d'être directement injecté dans l'ovule). On peut alors être stérile... de père en fils. Mais, comme on l'a vu plus haut, ce ne sont pas ces cas-là qui influent de manière déterminante sur la démographie mondiale. On peut faire beaucoup de choses, très utiles au niveau des individus et des couples, mais quantitativement, les problèmes (et le réservoir de gènes pour le futur) sont ailleurs.

Théoriquement, le chromosome Y reste-t-il malgré tout condamné?

Bryan Sykes montre que certains chromosomes Y ont extrêmement bien «réussi». Au lieu de disparaître, ils se sont au contraire répandus, comme ceux de Gengis Khan par exemple, qui a largement «essaimé». Le comportement reproducteur influence forcément beaucoup la dissémination du chromosome Y. La femme n'a la capacité d'engendrer qu'un nombre très limité d'enfants (dix-huit est proche du maximum). L'homme, par contre, peut en avoir des milliers. Et donc autant de chances de transmettre ses chromosomes. La différence d'investissement dans l'acte reproducteur explique en fait pas mal de choses au niveau de la structure des génomes et, en particulier, l'existence de l'empreinte génomique parentale. Dans notre mode de reproduction actuel, où tant l'homme que la femme se limitent souvent à un ou deux enfants, la situation est très différente de celle qui a sculpté les chromosomes, y compris le X et l'Y.

Alors certes les chromosomes Y se dégradent, mais si on leur en offre la possibilité, certains s'en sortent très bien. Après tout, on pourrait suivre le même raisonnement avec les bactéries, qui, se reproduisant essentiellement par reproduction asexuée, auraient dû disparaître depuis longtemps. Or elles mutent, et s'adaptent. A comportement constant, c'est bien sûr plus compliqué pour le chromosome Y. Mais, puisque nous sommes depuis un moment dans le domaine de la science-fiction... Propos recueillis par Laurent Hoebrechts

 

L’avis de la psychanalyste Jacqueline Harpman, écrivain XX

En 1995, Jacqueline Harpman publiait «Moi qui n'ai pas connu les hommes». Un roman où, à la suite d'une catastrophe inconnue, se retrouvent seules rescapées quarante femmes dont une enfant.

Que pense l'écrivain de l'hypothèse du professeur d'Oxford, Brian Sykes: celle d'un futur sans hommes? «Alors ça, il faudrait que je m'isole 6 mois sur une île déserte pour réfléchir à une telle hypothèse. Cela me semble bien loufoque, ou à tout le moins sinistre.»

Théoriquement, l'hypothèse tient pourtant la route. «Alors, et même en imaginant que les femmes aient trouvé une méthode de reproduction entre elles, c'est tout simplement la fin de l'Humanité.» La psychanalyste parle: «Tout change puisque toute notre vie psychique est construite sur le fait qu'existent deux sexes.» «L'avantage, rigole-t-elle, est qu'on sera arrivé enfin à l'égalité des sexes!»

Pour un monde plus calme, moins violent, comme le suggère le généticien anglais? «Alors ça, ce n'est pas certain du tout. C'est prôner que la violence est avant tout masculine. Alors qu'elle appartient pourtant aussi aux femmes. Le goût du pouvoir n'est pas le fait d'un seul sexe. Non, non, on n'est pas sauvé. Nous sommes en effet actuellement dans la suite d'une civilisation dominée par les hommes. Mais ce n'est pas lié au sexe, mais au désir de posséder.» www.lalibre.be 20040424

Quality of Life – Bruxelles – Mai 2004

 

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Publié dans Recherche

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