Corée: interview des deux chercheurs
Les deux Sud-Coréens qui ont récemment réussi à cloner un embryon humain et à en extraire une lignée de cellules souches commentent leurs travaux avec une certaine fantaisie.
Pour des savants qui viennent de jeter un gigantesque pavé éthique dans la mare des sciences, les professeurs Woo Suk Hwang et Shin Yong Moon ont l'air bien détendu. Hwang, âgé de 51 ans, et Moon, son aîné de cinq ans, tous deux membres de l'Université nationale de Séoul, en Corée du Sud, viennent d'annoncer qu'ils ont réussi à cloner un embryon humain et à en extraire une lignée de cellules souches. Ils sirotent un Coca et prennent des photos des journalistes qui les interviewent. "C'est un moment formidable", lance Hwang, le directeur du projet. "Si j'avais su que l'on m'interviewerait aussi souvent, j'aurais un peu plus révisé mon anglais", ajoute Moon.
Leon R. Kass, conseiller du président Bush pour les questions de bioéthique, a dit qu'il souhaitait que les recherches comme celles que vous pratiquez soient interdites. Quelle est votre réaction ?
WOO SUK HWANG Nous n'avons jamais eu l'intention de créer des bébés humains clonés, mais de trouver les causes de maladies incurables et d'offrir de nouvelles solutions pour développer des remèdes.
SHIN YONG MOON Le Pr Hwang et moi avons appelé à une interdiction du clonage reproductif. Nous ne souhaitons pas que des gens utilisent nos techniques pour produire des êtres humains. Nous invitions tous les pays du monde à préparer dès que possible une loi interdisant le clonage humain. En tant que scientifique, je pense qu'il faut interdire le clonage reproductif.
Que pensez-vous qu'il adviendrait des sciences aux Etats-Unis si le clonage était interdit sous toutes ses formes ?
WOON Si tous les types de clonage humain étaient interdits ici, cela poserait un problème à la science américaine. La recherche sur les cellules souches [que facilite le clonage] est très importante pour comprendre les mécanismes fondamentaux du développement humain. Elle joue également un grand rôle dans l'évaluation de nouveaux médicaments. Cela aurait pour conséquence de freiner et d'empêcher le développement biotechnologique aux Etats-Unis, du moins en partie.
Rencontrez-vous des difficultés avec votre propre gouvernement vis-à-vis de vos travaux ?
HWANG Si la Corée interdisait la recherche sur le clonage thérapeutique, nous serions obligés de nous installer dans d'autres pays où elle est autorisée : à Singapour, en république populaire de Chine, peut-être en Grande-Bretagne. Mais j'espère que le gouvernement coréen nous donnera l'autorisation de poursuivre ce type de recherche. Pour l'instant, nous marquons une pause de courte durée pour réfléchir à ce que nous allons faire par la suite. Nous aimerions en discuter avec notre gouvernement. Ensuite, nous reprendrons nos travaux. Vous savez, près de la moitié de notre équipe est composée de chrétiens, à commencer par le Dr Moon, qui est méthodiste. Au labo, nous avons débattu des raisons de nos travaux. Nous nous sommes posé une question : y a-t-il un moyen de développer des traitements pour certaines maladies incurables sans le clonage thérapeutique ? Notre réponse : il est de la responsabilité d'un scientifique d'effectuer ces recherches, car c'est pour une bonne cause.
Quelle est votre tradition religieuse, Pr Hwang ?
HWANG Je suis bouddhiste, et je n'ai aucun problème philosophique avec le clonage. Et, comme vous le savez, la base du bouddhisme veut que la vie soit recyclée par la réincarnation. Sous certains aspects, je pense, le clonage thérapeutique recommence le cycle de la vie.
Etes-vous issus de familles aisées ?
HWANG Non, nous étions très pauvres. Ma ville natale se trouve dans une région rurale très isolée. Mon père est mort quand j'avais 5 ans. C'était pendant la guerre de Corée. Ma mère a dû s'occuper toute seule de ses six enfants. Dans les années qui ont suivi la guerre, les conditions de vie de l'ensemble de la population rurale étaient très, très dures.
MOON Permettez-moi de vous en dire plus, puisque le Pr Hwang et moi avons le même âge, bien que je vienne de la classe moyenne. Juste après la guerre de Corée, nous n'avions rien à boire ni à manger. Les premiers mots d'anglais que j'aie jamais prononcés étaient : "Hello, give me a chocolate !" [Bonjour, donnez-moi du chocolat !]. C'était ce qu'on disait aux GI. Tout le monde souffrait de la faim. Nous n'avions rien. La seule solution pour réussir dans la vie, c'était d'étudier avec acharnement. Donc, le Pr Hwang a reçu une excellente formation parce que c'était un jeune homme très travailleur. Il se levait tous les matins à 4 h 30 et travaillait jusqu'à minuit. D'ailleurs, il le fait toujours.
Pr Hwang, votre intérêt pour le clonage peut-il en partie s'expliquer par vos origines paysannes ?
HWANG Oui. Je me suis occupé des vaches dès mon plus jeune âge. Encore aujourd'hui, je suis capable de communiquer avec elles, juste en les regardant dans les yeux. C'est pour cela, entre autres raisons, que je me suis intéressé au clonage animal : je vois comment il permet de résoudre beaucoup de problèmes pour les paysans. Certaines vaches sont destinées à la production de lait, d'autres de viande. En 1999, grâce au clonage, notre labo a réussi à créer une vache bonne pour les deux productions, une sorte de supervache. Puis, en 2002, nous avons réussi à cloner des porcs miniatures stériles, dont les organes peuvent servir à des xénogreffes sur les humains. Nous avons récupéré les cellules somatiques des porcs et nous y avons inséré certains des gènes immunitaires humains. Forts de ces succès, nous avons pensé que le moment était venu de tenter le clonage thérapeutique pour soigner des maladies humaines incurables comme la maladie de Parkinson et les blessures affectant la moelle épinière.
Pour créer cet embryon cloné qui a servi à développer une nouvelle lignée de cellules souches, 16 Coréennes ont fait don de 242 ovules. Comment avez-vous trouvé ces remarquables volontaires ?
HWANG En Corée comme partout ailleurs, on trouve des jeunes femmes qui s'intéressent au clonage thérapeutique. Quelques-unes avaient entendu parler de nous et nous ont contactés par e-mail. De plus, il nous est arrivé de faire des conférences sur nos travaux. A l'issue de nos présentations, certaines ont tenu à nous rencontrer pour discuter en détail de ce qu'impliquait une donation d'ovules. Nous les avons soumises à des examens physiques et psychologiques. Nous leur avons demandé si elles comprenaient ce que nous nous efforcions de faire. Et nous leur avons laissé la possibilité de changer d'avis.
Vous n'êtes pas les premiers biologistes à tenter ces expériences de clonage humain. Qu'avez-vous fait de différent ?
HWANG Nous avons eu recours à une méthode de compression pour extraire le noyau de l'ovocyte. Et ce en endommageant le moins possible l'ovule, ce qui n'était pas facile car les ovules sont très, très collants. Ensuite, nous avons utilisé un délai d'activation différent pour reproduire la fécondation, ainsi qu'un milieu de culture spécial pour la croissance de l'ovule reconstitué.
MOON En fait, il y a quelque chose de particulier dans le laboratoire du Dr Hwang. C'est lié à notre culture coréenne. La micromanipulation que nous avons effectuée est un travail très fastidieux. Mais dans cette partie du monde les gens sont très patients, ce qui nous a aidés. Nos chercheurs avaient un sens presque zen de la concentration. Ils étaient capables de rester dix heures au même endroit pour manipuler précautionneusement les ovules. Presque comme de la méditation.
HWANG Je pense aussi, et je suis très sérieux, que l'habileté de nos doigts de Coréens a joué un rôle. Nous mangeons avec des baguettes en métal, qui sont très glissantes. Dès le plus jeune âge, nous sommes habitués à nous en servir.
Quelles seront les répercussions économiques de vos travaux ? Allez-vous gagner de l'argent ?
HWANG Nous avons déposé une demande internationale de brevet (PCT) pour la technique que nous avons développée et pour les cellules souches de l'embryon humain cloné. L'université détiendra 60 % du brevet. Les 40 % restants iront aux autres collaborateurs. Le Dr Moon et moi n'y participeront pas parce que nous sommes professeurs.
Refusez-vous l'argent afin que l'on ne puisse jamais mettre en doute vos motivations ?
MOON Oui. En Corée, le respect qui entoure le professorat est un peu différent de celui qui existe à l'Ouest. Le Pr Hwang récolte les honneurs, pas l'argent.
Pensez-vous obtenir le prix Nobel ?
HWANG Pas maintenant. Selon moi, si la jeune génération accomplit sa mission et utilise ce que nous avons fait pour elle, alors, peut-être. Nos travaux ne sont qu'un commencement.
Claudia Dreifus, THE NEW YORK TIMES,New York
Travailler
Les 40 chercheurs de l'équipe de Woo Suk Hwang et Shin Yong Moon travaillent au coude à coude dans un petit laboratoire de 10 mètres sur 10, au sixième étage d'un bâtiment discret de Séoul. De nombreux concurrents trouveraient ridicule leur budget (moins de 2 millions de dollars par an), mais pour Hwang "l'abnégation dans la pauvreté est parfois plus efficace que la paresse dans l'abondance". Interviewé par Newsweek, il poursuit : "Il n'y a aucun secret à notre succès. Notre philosophie est simple : pas de samedi, pas de dimanche, pas de vacances. Seulement travailler." Source : Courrier International 20040305