France : le diagnostic prénatal : un incitant à lInterruption Médicale de Grossesse ?
Ci-dessous un article quelque peu provocateur paru dans « Le Monde ». Il pose la question de la pression exercée par le corps médical sur la femme enceinte.
Avis de l’Alliance pour les Droits de la Vie (ADV): Sans s’en rendre compte, le docteur Daffos développe ci-dessous un discours d’un effroyable cynisme, mais qui a le mérite d’être parfaitement en phase avec la pratique de l’eugénisme français qui a atteint un niveau record au plan mondial. En filigrane, le médecin dévoile et propage une certaine idéologie eugénique. N’oublions pas l’impact de tels discours (même implicites) sur des femmes ou des couples fragilisés par un terrible pronostic. La logique de l’éradication ne laisse pas de place à son contraire qui est celle de l’accueil de la différence, fusse-t-elle gênante.
« Entretien avec le Dr Daffos
"Arrêtons le discours strictement médical sur le diagnostic prénatal"
Quel regard portez-vous sur le rappel à la loi infligé récemment à trois médecins à la suite d'une interruption médicale de grossesse (IMG) contestée ?
Je ne suis pas surpris. C'était une tentative d'intimidation manifestement faite par des antiavortements.
La loi précise bien qu'une IMG peut être réalisée lorsqu'"il existe une forte probabilité que l'enfant à naître soit atteint d'une affection d'une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic". Beaucoup d'IMG sont faites sur de fortes probabilités. Le procureur a fait semblant de l'oublier. Des médecins spécialistes sont agréés par le ministère de la santé pour signer des protocoles d'IMG. C'est à la commission d'agrément de se retourner contre eux en cas d'IMG abusive, et non à un juge.
Pensez-vous qu'il y a le retour d'un discours opposé à l'avortement ?
On entend dire que l'on fait "trop d'amniocentèses" en France. Si, depuis vingt ans, il n'y avait pas eu 11 % d'amniocentèses, le nombre d'enfants trisomiques aurait augmenté, notamment à cause du vieillissement de la population des femmes enceintes. Derrière ce discours, il y a des arguments philosophiques, politiques et économiques énormes et, tout le temps, la question de l'avortement. En Suède, il y a 30 % d'amniocentèse, en Italie, de 20 % à 30 % selon les régions : la France est dans une moyenne basse. Nous ne sommes pas dans une stratégie de dépistage très élevée, mais très structurée, qui permet un bon dépistage. Il ne faut pas la diminuer, sinon nous assisterons à une réaugmentation du nombre d'enfants trisomiques.
Continuer à évoquer le risque de 1 % de fausse couche après une amniocentèse est inacceptable. A l'heure actuelle, on a moins de 2 fausses couches pour 1 000 amniocentèses. C'est un discours paravent, au mieux à de l'inconscient, au pis à des non-dits. La vraie question de fond à poser est : quel est, pour la femme, le risque le moins acceptable, le moins supportable ?
Avez-vous le sentiment que ce discours arrive à culpabiliser les femmes ?
Evidemment. Tous ces discours sont extraordinairement culpabilisants pour les femmes qui demandent une IMG. Or nous sommes toujours dans des situations individuelles et personnelles.
Il y a beaucoup de gens qui sont pour l'IMG pour eux et contre l'IMG pour les autres. Les femmes d'aujourd'hui n'ont pas connu la bataille de la libération des femmes, elles ne se rendent pas compte de ce qu'il y a derrière certains discours.
Vous expliquez dans un récent article sur le dépistage de la trisomie 21 publié dans la revue spécialisée Médecine foetale et échographie en gynécologie que certaines fausses couches sont devenues des IMG ?
Le diagnostic prénatal se fait, classiquement, autour du début du deuxième trimestre, vers 16-17 semaines. A ce terme-là, un tiers des oeufs atteints de trisomie 21 se sont déjà arrêtés spontanément d'évoluer et ont abouti à des fausses couches spontanées. Si vous faites le diagnostic plus tôt, au premier trimestre, vous allez dépister tous ceux-là. Donc vous augmentez le taux de dépistage sans améliorer le résultat final.
Il y a deux façons d'apprécier les résultats du diagnostic prénatal. Soit combien a-t-on dépisté de trisomie 21 ? Soit combien est-il né d'enfants atteints de trisomie 21 ? Ces deux approches sont totalement différentes. Avec la première, d'année en année, de stratégie en stratégie, de précocité en précocité, on augmente le nombre de trisomies 21 dépistées. Mais, si on prend la seconde, la baisse des naissances d'enfants trisomiques est beaucoup moins évidente parce que les femmes font des enfants plus tard et parce que bon nombre d'entre elles auraient fait des fausses couches de toute façon. Ainsi, les stratégies de diagnostic prénatal au premier trimestre ont, dans les faits, transformé un nombre important de fausses couches spontanées en IMG.
Sur l'accès au diagnostic prénatal, vous dites que la première échographie à douze semaines n'est accessible qu'à guère plus de la moitié de la population française. Pourquoi ?
Il existe des contingences pratiques : il y a des femmes qui ne savent pas qu'elles sont enceintes avant ou qui n'ont pas d'échographistes à disposition car le nombre de ces professionnels a considérablement diminué ces dernières années. Donc, elles n'y ont pas accès. Le dépistage au cours du premier trimestre à tout prix n'a pas que de bons côtés. Pour des raisons pratiques mais aussi parce que cela se heurte à des problèmes psychologiques. Annoncer le même jour à une femme qu'elle est enceinte et qu'elle a une forte probabilité d'attendre un enfant trisomique laisse de lourdes traces.
Il faut tenir compte de tout cela et ne pas tout focaliser sur le premier trimestre. Le dépistage de la trisomie 21 ne peut pas, de toute façon, être envisagé une fois pour toutes à un instant "T" de la grossesse.
Pourquoi dites-vous qu'il faut "adapter les chiffres à la réalité" ?
Quand une femme est enceinte, elle sait toujours, consciemment ou inconsciemment, qu'elle a un risque d'avoir un enfant avec un handicap. Mais elle refoule ce risque et n'en parle pas. Parfois, l'environnement, la famille, les copines, le médecin en parlent. Si les marqueurs sériques montrent un risque augmenté, même si vous ne donnez pas de chiffre, d'un seul coup la femme est précipitée dans ce qu'elle ne voulait pas entendre et, quels que soient les risques, une lampe rouge s'est allumée. Le seul moyen de l'éteindre est de faire une amniocentèse pour la rassurer.
Pour une femme qui a deux enfants et qui fait le petit troisième, la question du risque de trisomie n'est pas la même que si c'est le premier enfant de la famille.
Les amniocentèses pour dormir la nuit, cela existe. Il n'y a que ceux qui n'ont pas vécu cette peur-là qui peuvent dire : "C'est inacceptable de faire une amniocentèse pour cette indication-là." Mais de quel droit ? Après vingt ans de diagnostic prénatal et des milliers de femmes rencontrées, j'estime qu'il faut tenir compte de l'opinion des femmes et arrêter d'avoir un discours strictement médical sur le diagnostic prénatal. L'impact d'un enfant handicapé dans une famille est phénoménal, notamment sur le plan psychologique. C'est un virage dans une existence. » Propos recueillis par Sandrine Blanchard
CHIFFRES
* Trois échographies sont remboursées par la Sécurité sociale au cours d'une grossesse : à 12, 22 et 32 semaines d'aménorrhée.
* Plus de 75 % des femmes enceintes font une prise de sang (analyse des marqueurs sériques) afin d'évaluer le
risque de trisomie 21 chez le foetus.
* Quelque 80 000 amniocentèses sont réalisées chaque année en France pour confirmer ou non le diagnostic.
* 5 000 interruptions médicales de grossesses (IMG) sont pratiquées en moyenne chaque année, 45,5 % pour des anomalies chromosomiques et 39,5 % pour des malformations échographiques.
* 45 centres pluridisciplinaires de diagnostic prénatal sont agréés pour délivrer des avis sur les IMG. Source : Le Monde 20061226